Sa Sainteté le Dalaï-Lama, moitié marxiste, moitié bouddhiste

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Vous déclarez souvent vouloir parvenir à une synthèse entre le bouddhisme et le marxisme. Qu’est-ce qui rend à vos yeux le marxisme si attractif?

Parmi les théories économiques modernes, le système économique du marxisme est basé sur des principes moraux alors que le capitalisme ne se préoccupe que des bénéfices et de rentabilité. Le marxisme s’inquiète d’une distribution égalitaire des richesses et d’une utilisation juste des moyens de production. Il se préoccupe aussi du sort de la classe ouvrière, c’est-à-dire de la majorité, de celui des personnes défavorisées et dans le besoin, et s’intéresse aux victimes de l’exploitation imposée par une minorité; d’où mon attirance pour ce système qui me semble juste. J’ai lu un article dans le journal, tout récemment, où Sa Sainteté le pape souligne lui aussi quelques aspects positifs du communisme. En ce qui concerne l’échec des régimes marxistes, tout d’abord je ne considère pas que l’ex-URSS ni la Chine ni même le Vietnam avaient de vrais régimes marxistes, car ils se sont beaucoup plus préoccupés de leurs intérêts nationaux étroits que de l’internationale ouvrière, d’où les conflits qu’il y a eus par exemple entre la Chine et l’URSS, ou la Chine et le Vietnam. Si ces trois régimes avaient été basés réellement sur des principes marxistes, ces conflits n’auraient jamais eu lieu. Je pense que le défaut majeur des régimes marxistes est qu’ils ont trop mis l’accent sur le besoin de détruire la classe dirigeante et sur la lutte des classes, ce qui les amène à développer la haine et à négliger la compassion. Dès lors, bien que leur objectif initial soit de servir la cause de la majorité, quand ils passent à l’application, toute leur énergie est déviée vers des activités destructrices. Une fois la révolution faite et la classe dirigeante détruite, il n’y a plus grand-chose à proposer au peuple; à ce moment-là, le pays tout entier s’appauvrit, et malheureusement c’est tout juste si le but initial n’était pas de devenir pauvre. Je pense que ceci est dû à ce manque de solidarité humaine et de compassion. L’inconvénient principal de ce régime est l’insistance portée sur la haine au détriment de la compassion. L’échec du régime en ex-URSS pour moi n’a pas été celui du marxisme mais l’échec d’un totalitarisme. Pour cela, je me considère encore moitié marxiste, moitié bouddhiste.

Pages 120-121

Dalaï-Lama
Au-delà des dogmes
Albin Michel
1994